EPISODE 28

LES CIGARRIÈRES



Nous avons parlé dans l’épisode précédent de la manufacture des tabacs de Séville. Un tableau du Musée des Beaux-Arts va nous donner aujourd’hui un aperçu du travail qui s’y effectuait.

Durant ses deux premiers siècles d'existence, la fabrique de tabac se consacra à la confection de tabac en poudre. Celle-ci, physiquement exigeante, était l’apanage des hommes, seuls ouvriers employés à la manufacture. Cependant au cours du XVIIIe siècle la consommation de cigares augmenta et demanda moins d’efforts physiques que la production du tabac en poudre. Aussi vit-on apparaître progressivement des femmes comme ouvrières d’autant que la consommation du tabac, jusque-là utilisée à des fins médicinales, se démocratisait et que le nombre d’’ouvriers était devenu insuffisant.

Cependant le tournant décisif intervint lors de l’invasion napoléonienne en Espagne. Les 700 hommes qui travaillaient à la manufacture furent renvoyés et remplacés par des femmes dont on s’aperçut quelles coûtaient moins cher et travaillaient mieux que les hommes.

Cela donna un prestige certain à la manufacture dont les ouvrières furent admirées par les intellectuels et écrivains voyageurs comme Robert Ford, Mérimée et Bizet.




Las Cigarreras par Gonzalo Bilbao (1915). La scène se déroule dans une des immenses galeries de la manufacture de tabacs de Séville


Ce succès explique également que le peintre sévillan Gonzalo Bilbao Martínez leur ait consacré en 1915 le tableau qui nous intéresse aujourd’hui.

Comme la Muerte del Maestro vue précédemment, c’est une scène de genre, dite costumbrista c’est-à-dire représentant les mœurs et coutumes.

Dans Las Cigarreras, Bilbao Martínez a évoqué le travail parfois pénible et le fort caractère de ces femmes du peuple dont la Carmen de Bizet est une image poussée à l’extrême.

Le tableau place la scène dans une de ces immenses galeries évoquées dans l’épisode précédent sur la manufacture des tabacs. Elle est éclairée par des portes ouvertes et par des oculi percés dans la partie haute du mur de droite. Une partie moins éclairée subsiste cependant là où les portes sont restées fermées. Architecture et éclairage donnent un caractère grandiose à l’environnement dans lequel travaillent les ouvrières.

Le regard est volontairement attiré par la scène qui se déroule au premier plan : une maire allaite son enfant devant le regard ému et peut-être envieux de certaines de ses voisines qui ont suspendu leur tâche pour un instant. Le lit du bébé est à côté de la mère : on continuait à travailler tout en amenant son enfant au travail. C’était avant les congés de maternité… Cela montre aussi que s’il y avait de nombreuses heures de présence le rythme n’était pas celui du travail à la chaine. Il y avait ce que l’on appellait les « heures creuses ». On en a un autre exemple avec deux autres cigarrières, à l’aarière, qui ont interrompu leur travail pour tailler une bavette.





Cigarrière allaitant son bébé devant d’autres ouvrières


Sur la table on distingue des faisceaux de cigares déjà prêts et enrubannés ainsi que le geste des rouleuses qui donnent leur forme aux cigares. A gauche, dans l’ombre une cigarière, sans doute une regazadora, lave des feuilles de tabac avant de procéder à l’écotage qui consiste à ôter la nervure médiane de la feuille et à les classer ensuite en fonction de leur taille, de leur teinte et de leur texture.

L’arrière-plan se perd dans le fourmillement affairé des autres cigarières qui se fondent en une masse anonyme destinée à montrer la multitude d’ouvrières employées dans la manufacture. Le tableau est un hommage aux cigarrières dont beaucoup avaient posé pour le tableau.








Au premier plan, à gauche une regazadora. Pour souligner la scène voisine de la mère allaitant, elle est plongée dans une semi pénombre. En haut à gauche, feuilles de tabac suspendues.



Le tableau de Bilbao n’obtint pas la médaille d’honneur lors de l’exposition nationale de 1915 à Madrid. Cela provoqua une manifestation monstre de soutien à son auteur dans tout Séville, manifestation à laquelle participèrent avec vigueur les cigarrières.





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