EPISODE 15

La tour de l’or

Nous avons évoqué les tours polygonales des remparts de Séville dans l’épisode précédent. Aujourd’hui nous allons nous appesantir sur la plus prestigieuse d’entre elles, la tour de l’Or.



Cette tour, fort heureusement conservée, est un des monuments les plus célèbres de Séville. Comme on l’a vu précédemment elle était placée à l’extrémité d’une corracha entre l’alcazar et le Guadalquivir. C’était donc une tour albarrana constituant une défense avancée du rempart. Elle est due à l’émir almohade de Séville qui la construisit à la fois pour surveiller la navigation sur le Guadalquivir et pour protéger l’alcazar. Sa date de construction se situe dans les années 1220-1221. On lui donna une forme dodécagonale qui la différencie des autres tours polygonales du rempart. D’une hauteur d’environ 37 mètres, elle comporte trois étages superposés, résultats des remaniements et restaurations qu’elle a subis au cours des siècles. Les dessins que nous utiliserons ici sont exposés dans le musée maritime qu’elle abrite. Ils permettent de se faire une idée de l’évolution du monument au cours des huit siècles de son existence.

Elle porta dès la période almohade le nom de tour de l’Or. On pense aujourd’hui que cette appellation était due aux reflets fournis par l’enduit de chaux et de paille qui la recouvrait. Les autres explications avancées jusque-là (céramiques dorées ou stockage de l’or ramené d’Amérique) sont abandonnées.


Au moment de sa construction elle ne comptait qu’un niveau. Celui-ci est assis sur un soubassement de quelques rangs de pierre de taille. Le reste fut élevé en pisé, les angles du dodécagone étant renforcés par des chaînages d’angle en pierre. Trois niveaux de meurtrières destinées à la défense percent les flancs du dodécagone et des fenêtres doubles surmontées d’arc outrepassés décorent et éclairent le sommet du premier corps immédiatement sous la terrasse. Les fenêtres en plein cintre qui percent aujourd’hui les murs de la tour sont le fruit de transformations postérieures.

La terrasse sommitale est protégée par un crénelage composé de merlons terminés en pyramidon qui constituaient le principal élément de défense. La porte d’entrée était située à 5 mètres du sol et on n’y accédait qu’à partir du chemin de ronde de la corracha.

Selon un procédé couramment employé dans la construction des minarets (voir l’épisode n° 4 sur la giralda) une autre tour est implantée au milieu de la construction. Édifiée en brique et de plan hexagonal elle contient l’escalier permettant d’atteindre la terrasse. A l’origine, entre les deux tours il y avait quatre étages de salles alternativement triangulaires et carrées couvertes de voûtes d’arêtes en brique. A la suite de remaniements postérieurs l’un des quatre étages a été supprimé et les voûtes d’arêtes remplacées par des voûtes en demi-berceau.


État de la tour après les travaux d’Alphonse X et de Pierre Ier

Entre 1252 et 1242 le roi Alphons X le Sage fit ajouter des bretèches défensives qui obturèrent en partie les fenêtres doubles de la partie supérieure. Cet ajout fut rendu nécessaire par les difficultés de ce souverain qui fut en butte à l’hostilité de ses fils et ne fut pendant un certain temps soutenu que par la ville de Séville.

En 1334 le roi de Castille Pierre Ier le Cruel fit ajouter au-dessus du noyau central un lanterneau de plan octogonal dans le style mudéjar en vogue à l’époque et qui fut largement utilisé dans la transformation de l’alcazar voisin. Construit en brique, il est décoré de faïences et des arcs aveugles outrepassés et polygonaux en décorent les façades. Ils surmontaient des fenêtres qui furent murées au XVIIIe siècle. Au sommet le crénelage est du même type que celui du corps inférieur.


Au cours des XVIe et XVIIe siècles la tour se dégrada suite au tremblement de terre de Carmona en 1504 et à un manque d’entretien évident lié à la relative inutilité de la tour : des lézardes apparurent, des fragments de bretèches s’effondrèrent. On renforça cependant la base par des éléments métalliques.

Mais la tour faillit souffrir d’une catastrophe fatale lors du tremblement de terre de Lisbonne le 1er novembre 1755 qui provoqua des dégâts considérables au Portugal, au Maroc, en Espagne et jusque dans le Midi de la France. La tour faillit s’effondrer à tel point qu’on envisagea de la détruire pour des raisons de sécurité.

Mais par une de ces curiosités de l’histoire il n’en fut rien. Bien plus, cinq ans plus tard, en 1760, on ajouta un troisième niveau en brique de plan circulaire percé d’œil de bœuf et couronné d’une coupolette dans le style du XVIIIe siècle. Il prolongeait le lanterneau rajouté par Pierre le Cruel au XIVe siècle ainsi que le noyau central de la tour. C’est à cette occasion que furent bouchées les fenêtres de la surélévation de Pierre le Cruel. L’ajout de cet étage fut l’œuvre d’un ingénieur militaire, Sébastien Van der Borcht.

En 1821 le maire de la ville fit détruire la corracha qui reliait la tour à l’alcazar. En 1871 on faillit détruire la tour mais devant l’émotion provoquée par cette décision et la résistance de sociétés savantes sévillanes le projet fit long feu.

Enfin au cours du XXe siècle des restaurations, en particulier celles de 2004-2005 donnèrent à la tour son aspect actuel.

Aujourd’hui la tour de l’Or offre à nos yeux un aspect qui cumule les étapes successives de sa construction : l’étage primitif des Almohades, les rajouts d’Alponse X, les surélévations de Pierre le Cruel et du XVIIIe siècle.

Hormis la coupolette sommitale, rien ne vient troubler l’impression d’unité stylistique que donne la tour, preuve des capacités des constructeurs successifs à s’adapter à l’existant.

Bien des architectes actuels pourraient s’inspirer de cette humble attitude.


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